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Tisser le monde

Je suis née à Saint-Étienne, une ville industrielle où les vélos, les armes et le textile ont longtemps façonné le paysage économique. Ma famille était ancrée dans l’industrie du cycle, une tradition de mécanique et de précision. Ce n’est pas dans le textile que j’ai grandi, mais dans un environnement où le geste et la matière avaient déjà toute leur importance. C’est là que mes premières émotions esthétiques se sont imprimées.
Mon enfance assez solitaire s’est passée à la campagne, au milieu des champs ! J’ai toujours ressenti le besoin de créer, de transformer. Je passais des heures à bricoler, à découper, à assembler. Les jouets ne m’intéressaient pas autant que les tissus, les boutons, les chutes de papier, la peinture. Je m’inventais des mondes, des costumes, des décors.
Après le lycée, j’ai intégré l’École des Beaux-Arts de Saint-Étienne. Ce fut une libération. Enfin, je pouvais laisser libre cours à ma curiosité et à mon imagination. Je me suis orientée vers le design industriel, attirée par les matériaux, les textures, les volumes. Mais surtout, ce fut le moment où j’ai compris que l’art n’est pas un métier : c’est un mode de vie, un langage. J’ai dessiné, photographié, sculpté, expérimenté. J’y ai appris à regarder, à comprendre les formes, à jouer avec les contraintes.
Diplômée, j’ai déménagé à Paris. La ville lumière m’a offert un terrain de jeu immense. J’ai travaillé dans le théâtre, la télévision, le cinéma, principalement comme décoratrice et ensemblière. Il fallait être réactive, inventive, rigoureuse. C’était intense, mais j’étais dans mon élément créatif. Ces expériences ont nourri ma culture de l’artisanat et du « faire ». Mais surtout, j’ai compris que je ne voulais pas me perdre dans un rythme imposé.

Alors je suis partie. En Inde.

Ce voyage – premier d’une longue série – fut un point de bascule. Là-bas, j’ai découvert une autre manière d’envisager le temps, le travail, le geste. J’ai été fascinée par la beauté des saris et des dothis, l’art du tissage ancestral, les teintures naturelles, les métiers à tisser en bois. Cette immersion m’a profondément marquée et a influencé ma pratique.
J’ai commencé à créer mes premières pièces textiles là-bas — des objets simples, sans destination précise, … Ce n’était pas encore un projet.
De retour en France, j’ai lancé mes premières collections.
Quelques pièces, tissées et peintes, en éditions très limitées : claustra, wanging hall, rideaux, tapisseries, jetées de lit… Peu à peu, le bouche-à-oreille a fait son œuvre. J’ai créé une agence textile, qui m’a permis de collaborer avec des marques comme Nicole Farhi ou Armani Home, des bureaux de style comme Egg ou des agences comme David Champion Interiors. J’y ai appris à défendre une vision, à dialoguer avec des univers différents du mien. Une période bien remplie, parfois éreintante. Et je gardais toujours cette envie de créer pour moi, selon mon propre rythme.
Un jour, j’ai retrouvé une boîte remplie de bobines anciennes. Certaines venaient de brocantes, d’autres étaient des trésors de famille. Et j’ai commencé à expérimenter presque par jeu, à nouer, tresser, assembler. Sans plan. Juste guidée par la main. Le résultat m’a parlé. C’était minuscule, mais juste. J’ai recommencé. Un fil, un autre, un rythme, une couleur. J’en suis venue à fabriquer mon propre métier à tisser pour avoir un outil sur mesure et ces objets sont devenus des bracelets.
Ils n’étaient pas conçus comme des bijoux, mais plutôt comme des palettes de couleurs. J’ai décidé de lancer un projet autour de ces bracelets, que j’ai appelés Loom. Ce mot m’évoquait à la fois le métier à tisser et le surgissement de quelque chose.
Ce projet a attiré l’attention de la boutique Merci à Paris, qui m’a offert une première exposition lors d’une fashion week. Une table, des fils, de la lumière.
Très vite, des boutiques prestigieuses m’ont proposé de diffuser mes créations : Tokyo, New York, Séoul, Londres, Amsterdam, Milan, Rome, Athènes, Madrid … Mon univers résonnait ailleurs, loin, dans d’autres cultures !
Mais je ne voulais pas perdre l’essence de ce que je fais. Alors j’ai fait le choix de la rareté. Je tisse des petites séries. Mes bracelets sont tous faits à la main, un par un. Je les laisse me raconter ce qu’ils veulent devenir. Parfois, ils résistent. Je m’adapte.
Créer, pour moi, c’est une conversation avec la matière.

Aujourd’hui, je vis et travaille à Nîmes, dans le sud de la France.
Le Sud, c’est une autre lumière. Ici, les murs respirent. Le soleil s’infiltre doucement le matin, il glisse sur les céramiques que je collectionne, sur les bobines de fil rangées dans ma tissuthèque. Ma maison est mon atelier, et mon atelier est comme un autoportrait.
Profondément hybride : à la fois laboratoire de recherches et espace de vie, mon atelier se construit par strates, dans une cohérence intime. Rien n’est là par hasard. Chaque objet a une histoire, chaque rideau, chaque nappe, chaque assiette raconte quelque chose.
Le textile est partout : sur les murs, sur les tables, sous mes mains. Je chine, je collecte, je sélectionne. Les objets que je garde autour de moi doivent avoir une âme. Je cherche la poésie dans le banal, la beauté dans l’usé.

Créer, pour moi, est un acte quotidien, presque méditatif. Je me lève tôt, je prépare un café sans sucre avec une goute de lait (qu’on appelle ici « noisette »), et je commence à travailler. Je réponds aux commandes passées sur mon site ou bien je me laisse guider par les fils, les textures, les couleurs, sans plan précis. La photographie fait également partie de ma pratique, capturant des instants, des compositions, des jeux de lumière. Une chaise devant une fenêtre, un drap froissé, une bobine de fil à moitié dévidée… Ce sont des natures mortes, mais elles palpitent.
Mon univers se tisse entre trois mots : mémoire, matière, minimalisme.

Je travaille presque exclusivement avec des fils anciens, une démarche consciente qui s’inscrit dans une volonté de durabilité et de respect de la matière.
Certains viennent de brocantes, d’autres de stocks de manufactures ayant périclitées. Ils ont des irrégularités, des nœuds, des variations de couleur qui racontent leur histoire. Travailler avec eux, c’est accepter de ne pas tout contrôler. Parfois, le fil torsade, une teinte ne correspond pas – et c’est précisément là que la magie opère.
Les utiliser, c’est faire le choix de la lenteur, de l’authenticité.
Je ne cherche pas la perfection. Je cherche la justesse. Et cette justesse, je la trouve souvent dans la limitation. Chaque pièce est une improvisation maîtrisée. Et c’est ce qui me plaît.

Je suis parfois qualifiée d’« artisan du luxe à la française ». Je le prends comme un compliment, même si je me méfie des étiquettes. Pour moi, le vrai luxe, c’est le temps. Le temps de choisir un fil, de composer une image. C’est le geste qui ne triche pas. L’artisanat est une résistance silencieuse à la standardisation. Il demande de l’attention, de la patience.
Ce que je souhaite transmettre à travers mon travail, c’est une émotion, une sensation. Je puise mon inspiration auprès de certains auteurs ou artistes comme Anni Albers, Louise Bourgeois ou Sheila Hicks. Ce trio de femmes artistes m’a montré dans mes années de formation que le textile pouvait être un vaste domaine touchant à la fois à l’artisanat et à l’art et que l’on pouvait s’y absorber et y renouveler sa pratique.
Parmi les autres femmes pionnières qui m’ont inspirée, je veux citer Olga de Amaral. Je ne connaissais ses travaux que dans les livres jusqu’à l’exposition que lui a consacrée l’an passé la fondation Cartier à Paris où je suis allée plusieurs fois d’affilée pour m’imprégner de son magnifique travail textile.

Comme avec l’œuvre Olga de Amaral, j’ai besoin de voir, découvrir, m’émerveiller.
Et c’est ainsi que je me rends chaque année à la Design Parade organisée par la Villa Noailles entre les villes d’Hyères et de Toulon, où la jeune génération est bien représentée. J’y découvre à chaque fois des petites merveilles et surtout une façon de créer en hybridant les choses, en décloisonnant les disciplines, en faisant des liens entre les cultures, dont je me sens très proche.
Il y aurait beaucoup de créateurs à citer ici ! Parmi les noms qui me viennent en tête avec des travaux qui m’ont impressionné, Jeanne Tresvaux du Fraval ou le couple de créateurs Lisa Bravi et Romain Joly (ce dernier ayant d’ailleurs fait ses études à l’École supérieure d’art et design de Saint-Étienne).
Tous les ans, je visite également le festival de la Céramique de Bandol qui fait la part belle à la création contemporaine avec aussi de belles rencontres, comme Amélie Patry qui fait un travail assez brut selon un procédé original où elle collecte des cailloux qu’elle concasse et qu’elle mélange à sa matière pour un résultat très beau. Elle était dans le design textile auparavant …

Un autre rendez vous où j’étais assidue est le festival de photos « Images Singulières » à Sète où j’ai pu confronter ma pratique de la photo à de grands noms de la photographie, même si c’est plutôt le genre documentaire qui est exploré ici.
Ce festival a désormais changé de lieu et de forme mais j’aime ce genre d’événements où l’on rencontre beaucoup de monde sur un temps donné, ce qui me permet de rompre avec mon travail de tissage qui est quand même très solitaire.

Chaque sortie que je fais, même quand je vais aller acheter mes légumes au marché de producteurs du vendredi à Nîmes ou le samedi à Arles, ou quand je m’installe à la terrasse du petit Mokka au pied de la cathédrale de Nîmes pour mon café rituel de fin de matinée, tranche en fait avec cette forme de solitude, et j’en profite pour faire une moisson de choses vues et d’impressions qui viendra nourrir mon travail. Je développe ainsi depuis des années une série de photos intitulée Retour de marché où je mets en scène radis, courgettes, fleurs de pissenlit, cerises etc
C’est l’un des avantages de vivre dans une petite ville en lien direct avec la campagne alentour.
Autre avantage de Nîmes, qui se situe sur la Via Domitia au point de croisement entre Espagne et Italie, je profite des influences de l’une et l’autre culture. L’Italie pour sa gastronomie. Et l’Espagne pour le festival Flamenco qui chaque année présente les plus grandes personnalités en danse, chant et musique. Et récemment j’ai été ébloui par Israël Galvan interprétant l’un de ses spectacles anciens « La Edad de Oro ».
Pour moi qui suis immobile une grande partie de mes journées, je recherche la dynamique et le mouvement, et j’aime beaucoup la danse … et danser !

D’une manière qui fait la part belle aux hasards du quotidien, je m’inspire de tout ce qui m’entoure. Un mur décrépi, une feuille morte sur le sol, la façon dont l’ombre d’un arbre danse sur un tissu… Tout est matière à création. Le lien avec la famille de mon mari par exemple, dont les archives de rubans Jacquard dorment dans des boîtes précieuses, m’a profondément marquée. La première fois que je les ai ouvertes, j’ai eu l’impression de dérouler une généalogie silencieuse. Les motifs, les textures, les couleurs… tout y était. Ce patrimoine invisible irrigue mon travail, même si je ne le cite jamais de façon littérale. Il est là, en filigrane.

Je suis très touchée quand on me dit que mes créations apaisent. Que mon univers inspire de la lenteur, de l’intimité. C’est le plus beau des compliments.
Aujourd’hui, je continue à tisser, à créer, à photographier. Je construis un monde sensible, enraciné. Et dans ce monde, chaque détail compte. Chaque fil, chaque nœud, chaque photo. Parce qu’au fond, c’est ma façon d’habiter le temps, de ralentir, de résister à la vitesse, de dire : ceci est précieux.
Je crois à un artisanat du présent. Lent, sincère. Un luxe silencieux. Un luxe fait de fils anciens et de lumière douce.
Voilà mon monde.