Je suis née à Saint-Étienne, une ville industrielle où les vélos, les armes et le textile ont longtemps façonné le paysage économique. Ma famille était ancrée dans l’industrie du cycle, une tradition de mécanique et de précision. Ce n’est pas dans le textile que j’ai grandi, mais dans un environnement où le geste et la matière avaient déjà toute leur importance. C’est là que mes premières émotions esthétiques se sont imprimées.
Mon enfance assez solitaire s’est passée à la campagne, au milieu des champs ! J’ai toujours ressenti le besoin de créer, de transformer. Je passais des heures à bricoler, à découper, à assembler. Les jouets ne m’intéressaient pas autant que les tissus, les boutons, les chutes de papier, la peinture. Je m’inventais des mondes, des costumes, des décors.
Après le lycée, j’ai intégré l’École des Beaux-Arts de Saint-Étienne. Ce fut une libération. Enfin, je pouvais laisser libre cours à ma curiosité et à mon imagination. Je me suis orientée vers le design industriel, attirée par les matériaux, les textures, les volumes. Mais surtout, ce fut le moment où j’ai compris que l’art n’est pas un métier : c’est un mode de vie, un langage. J’ai dessiné, photographié, sculpté, expérimenté. J’y ai appris à regarder, à comprendre les formes, à jouer avec les contraintes.
Diplômée, j’ai déménagé à Paris. La ville lumière m’a offert un terrain de jeu immense. J’ai travaillé dans le théâtre, la télévision, le cinéma, principalement comme décoratrice et ensemblière. Il fallait être réactive, inventive, rigoureuse. C’était intense, mais j’étais dans mon élément créatif. Ces expériences ont nourri ma culture de l’artisanat et du « faire ». Mais surtout, j’ai compris que je ne voulais pas me perdre dans un rythme imposé.
Alors je suis partie. En Inde.
Ce voyage – premier d’une longue série – fut un point de bascule. Là-bas, j’ai découvert une autre manière d’envisager le temps, le travail, le geste. J’ai été fascinée par la beauté des saris et des dothis, l’art du tissage ancestral, les teintures naturelles, les métiers à tisser en bois. Cette immersion m’a profondément marquée et a influencé ma pratique.
J’ai commencé à créer mes premières pièces textiles là-bas — des objets simples, sans destination précise, … Ce n’était pas encore un projet.
De retour en France, j’ai lancé mes premières collections.
Quelques pièces, tissées et peintes, en éditions très limitées : claustra, wanging hall, rideaux, tapisseries, jetées de lit… Peu à peu, le bouche-à-oreille a fait son œuvre. J’ai créé une agence textile, qui m’a permis de collaborer avec des marques comme Nicole Farhi ou Armani Home, des bureaux de style comme Egg ou des agences comme David Champion Interiors. J’y ai appris à défendre une vision, à dialoguer avec des univers différents du mien. Une période bien remplie, parfois éreintante. Et je gardais toujours cette envie de créer pour moi, selon mon propre rythme.
Un jour, j’ai retrouvé une boîte remplie de bobines anciennes. Certaines venaient de brocantes, d’autres étaient des trésors de famille. Et j’ai commencé à expérimenter presque par jeu, à nouer, tresser, assembler. Sans plan. Juste guidée par la main. Le résultat m’a parlé. C’était minuscule, mais juste. J’ai recommencé. Un fil, un autre, un rythme, une couleur. J’en suis venue à fabriquer mon propre métier à tisser pour avoir un outil sur mesure et ces objets sont devenus des bracelets.
Ils n’étaient pas conçus comme des bijoux, mais plutôt comme des palettes de couleurs. J’ai décidé de lancer un projet autour de ces bracelets, que j’ai appelés Loom. Ce mot m’évoquait à la fois le métier à tisser et le surgissement de quelque chose.
Ce projet a attiré l’attention de la boutique Merci à Paris, qui m’a offert une première exposition lors d’une fashion week. Une table, des fils, de la lumière.
Très vite, des boutiques prestigieuses m’ont proposé de diffuser mes créations : Tokyo, New York, Séoul, Londres, Amsterdam, Milan, Rome, Athènes, Madrid … Mon univers résonnait ailleurs, loin, dans d’autres cultures !
Mais je ne voulais pas perdre l’essence de ce que je fais. Alors j’ai fait le choix de la rareté. Je tisse des petites séries. Mes bracelets sont tous faits à la main, un par un. Je les laisse me raconter ce qu’ils veulent devenir. Parfois, ils résistent. Je m’adapte.
Créer, pour moi, c’est une conversation avec la matière.
Aujourd’hui, je vis et travaille à Nîmes, dans le sud de la France.
Le Sud, c’est une autre lumière. Ici, les murs respirent. Le soleil s’infiltre doucement le matin, il glisse sur les céramiques que je collectionne, sur les bobines de fil rangées dans ma tissuthèque. Ma maison est mon atelier, et mon atelier est comme un autoportrait.
Profondément hybride : à la fois laboratoire de recherches et espace de vie, mon atelier se construit par strates, dans une cohérence intime. Rien n’est là par hasard. Chaque objet a une histoire, chaque rideau, chaque nappe, chaque assiette raconte quelque chose.
Le textile est partout : sur les murs, sur les tables, sous mes mains. Je chine, je collecte, je sélectionne. Les objets que je garde autour de moi doivent avoir une âme. Je cherche la poésie dans le banal, la beauté dans l’usé.
Créer, pour moi, est un acte quotidien, presque méditatif. Je me lève tôt, je prépare un café sans sucre avec une goute de lait (qu’on appelle ici « noisette »), et je commence à travailler. Je réponds aux commandes passées sur mon site ou bien je me laisse guider par les fils, les textures, les couleurs, sans plan précis. La photographie fait également partie de ma pratique, capturant des instants, des compositions, des jeux de lumière. Une chaise devant une fenêtre, un drap froissé, une bobine de fil à moitié dévidée… Ce sont des natures mortes, mais elles palpitent.
Mon univers se tisse entre trois mots : mémoire, matière, minimalisme.
Je travaille presque exclusivement avec des fils anciens, une démarche consciente qui s’inscrit dans une volonté de durabilité et de respect de la matière.
Certains viennent de brocantes, d’autres de stocks de manufactures ayant périclitées. Ils ont des irrégularités, des nœuds, des variations de couleur qui racontent leur histoire. Travailler avec eux, c’est accepter de ne pas tout contrôler. Parfois, le fil torsade, une teinte ne correspond pas – et c’est précisément là que la magie opère.
Les utiliser, c’est faire le choix de la lenteur, de l’authenticité.
Je ne cherche pas la perfection. Je cherche la justesse. Et cette justesse, je la trouve souvent dans la limitation. Chaque pièce est une improvisation maîtrisée. Et c’est ce qui me plaît.
Je suis parfois qualifiée d’« artisan du luxe à la française ». Je le prends comme un compliment, même si je me méfie des étiquettes. Pour moi, le vrai luxe, c’est le temps. Le temps de choisir un fil, de composer une image. C’est le geste qui ne triche pas. L’artisanat est une résistance silencieuse à la standardisation. Il demande de l’attention, de la patience.
Ce que je souhaite transmettre à travers mon travail, c’est une émotion, une sensation. Je puise mon inspiration auprès de certains auteurs ou artistes comme Anni Albers, Louise Bourgeois ou Sheila Hicks. Ce trio de femmes artistes m’a montré dans mes années de formation que le textile pouvait être un vaste domaine touchant à la fois à l’artisanat et à l’art et que l’on pouvait s’y absorber et y renouveler sa pratique.
Parmi les autres femmes pionnières qui m’ont inspirée, je veux citer Olga de Amaral. Je ne connaissais ses travaux que dans les livres jusqu’à l’exposition que lui a consacrée l’an passé la fondation Cartier à Paris où je suis allée plusieurs fois d’affilée pour m’imprégner de son magnifique travail textile.
Comme avec l’œuvre Olga de Amaral, j’ai besoin de voir, découvrir, m’émerveiller.
Et c’est ainsi que je me rends chaque année à la Design Parade organisée par la Villa Noailles entre les villes d’Hyères et de Toulon, où la jeune génération est bien représentée. J’y découvre à chaque fois des petites merveilles et surtout une façon de créer en hybridant les choses, en décloisonnant les disciplines, en faisant des liens entre les cultures, dont je me sens très proche.
Il y aurait beaucoup de créateurs à citer ici ! Parmi les noms qui me viennent en tête avec des travaux qui m’ont impressionné, Jeanne Tresvaux du Fraval ou le couple de créateurs Lisa Bravi et Romain Joly (ce dernier ayant d’ailleurs fait ses études à l’École supérieure d’art et design de Saint-Étienne).
Tous les ans, je visite également le festival de la Céramique de Bandol qui fait la part belle à la création contemporaine avec aussi de belles rencontres, comme Amélie Patry qui fait un travail assez brut selon un procédé original où elle collecte des cailloux qu’elle concasse et qu’elle mélange à sa matière pour un résultat très beau. Elle était dans le design textile auparavant …
Un autre rendez vous où j’étais assidue est le festival de photos « Images Singulières » à Sète où j’ai pu confronter ma pratique de la photo à de grands noms de la photographie, même si c’est plutôt le genre documentaire qui est exploré ici.
Ce festival a désormais changé de lieu et de forme mais j’aime ce genre d’événements où l’on rencontre beaucoup de monde sur un temps donné, ce qui me permet de rompre avec mon travail de tissage qui est quand même très solitaire.
Chaque sortie que je fais, même quand je vais aller acheter mes légumes au marché de producteurs du vendredi à Nîmes ou le samedi à Arles, ou quand je m’installe à la terrasse du petit Mokka au pied de la cathédrale de Nîmes pour mon café rituel de fin de matinée, tranche en fait avec cette forme de solitude, et j’en profite pour faire une moisson de choses vues et d’impressions qui viendra nourrir mon travail. Je développe ainsi depuis des années une série de photos intitulée Retour de marché où je mets en scène radis, courgettes, fleurs de pissenlit, cerises etc
C’est l’un des avantages de vivre dans une petite ville en lien direct avec la campagne alentour.
Autre avantage de Nîmes, qui se situe sur la Via Domitia au point de croisement entre Espagne et Italie, je profite des influences de l’une et l’autre culture. L’Italie pour sa gastronomie. Et l’Espagne pour le festival Flamenco qui chaque année présente les plus grandes personnalités en danse, chant et musique. Et récemment j’ai été ébloui par Israël Galvan interprétant l’un de ses spectacles anciens « La Edad de Oro ».
Pour moi qui suis immobile une grande partie de mes journées, je recherche la dynamique et le mouvement, et j’aime beaucoup la danse … et danser !
D’une manière qui fait la part belle aux hasards du quotidien, je m’inspire de tout ce qui m’entoure. Un mur décrépi, une feuille morte sur le sol, la façon dont l’ombre d’un arbre danse sur un tissu… Tout est matière à création. Le lien avec la famille de mon mari par exemple, dont les archives de rubans Jacquard dorment dans des boîtes précieuses, m’a profondément marquée. La première fois que je les ai ouvertes, j’ai eu l’impression de dérouler une généalogie silencieuse. Les motifs, les textures, les couleurs… tout y était. Ce patrimoine invisible irrigue mon travail, même si je ne le cite jamais de façon littérale. Il est là, en filigrane.
Je suis très touchée quand on me dit que mes créations apaisent. Que mon univers inspire de la lenteur, de l’intimité. C’est le plus beau des compliments.
Aujourd’hui, je continue à tisser, à créer, à photographier. Je construis un monde sensible, enraciné. Et dans ce monde, chaque détail compte. Chaque fil, chaque nœud, chaque photo. Parce qu’au fond, c’est ma façon d’habiter le temps, de ralentir, de résister à la vitesse, de dire : ceci est précieux.
Je crois à un artisanat du présent. Lent, sincère. Un luxe silencieux. Un luxe fait de fils anciens et de lumière douce.
Voilà mon monde.
Le n°13 du magazine FAIRE vient de sortir avec un beau reportage (12 pages !) sur mon travail à l’atelier.
Merci Ruth Ribeaucourt pour ce n° exceptionnel où la passion de l’artisanat se décline sous toutes les formes et au travers de talents toujours singuliers !
Vous pouvez vous le procurer (en anglais) dans toutes les bonnes librairies ou sur internet ici https://www.fairepress.com/shop/p/issue-13
« Myriam Balaÿ is a French textile artist whose work blurs the boundaries between craft and design. Based in Nîmes, she creates intimate, handwoven pieces using salvaged threads, often sourced from forgotten archives and vintage stock. »
[…]
Un jour, j’ai retrouvé une boîte remplie de bobines anciennes. Certaines venaient de brocantes, d’autres étaient des trésors de famille. Je les ai déroulées, senties, manipulées. Et j’ai commencé à expérimenter presque par jeu, à nouer, tresser, assembler. Sans plan. Juste guidée par la main. Le résultat m’a parlé. C’était minuscule, mais juste. J’ai recommencé. Un fil, un autre, un rythme, une couleur. J’en suis venue à fabriquer mon propre métier à tisser pour avoir un outil sur mesure et ces objets sont devenus des bracelets. Ils n’étaient pas conçus comme des bijoux, mais plutôt comme des palettes de couleurs. Chaque fil portait une histoire, chaque composition était unique. J’ai décidé de lancer un projet autour de ces bracelets, que j’ai appelés Loom. Ce mot m’évoquait à la fois le métier à tisser et le surgissement de quelque chose.
Ce projet a attiré l’attention de la boutique Merci à Paris, qui m’a offert une première exposition lors d’une fashion week. Une table, des fils, de la lumière. Les réactions m’ont surprise. Les gens comprenaient. Ils touchaient, ils regardaient de près, ils racontaient leurs propres souvenirs en lien avec des tissus, des gestes anciens. Très vite, des boutiques prestigieuses m’ont proposé de diffuser mes créations : Tokyo, New York, Séoul, Londres, Amsterdam, Milan, Rome, New York, Athènes, Madrid … Mon univers résonnait ailleurs, loin, dans d’autres cultures !
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Créer, pour moi, est un acte quotidien, presque méditatif. Je me lève tôt, je prépare un café sans sucre avec une goute de lait (qu’on appelle ici « noisette »), et je commence à travailler tandis que la ville s’éveille. Je réponds aux commandes passées sur mon site ou bien je me laisse guider par les fils, les textures, les couleurs, sans plan précis. La photographie fait également partie de ma pratique, capturant des instants, des compositions, des jeux de lumière. Une chaise devant une fenêtre, un drap froissé, une bobine de fil à moitié dévidée… Ce sont des natures mortes, mais elles palpitent.
Mon univers se tisse entre trois mots : mémoire, matière, minimalisme.
Je travaille presque exclusivement avec des fils anciens, une démarche consciente qui s’inscrit dans une volonté de durabilité et de respect de la matière.
Certains viennent de brocantes, d’autres de stocks de manufactures ayant périclitées. Ils ont des irrégularités, des nœuds, des variations de couleur qui racontent leur histoire. Travailler avec eux, c’est accepter de ne pas tout contrôler. Parfois, le fil torsade, une teinte ne correspond pas – et c’est précisément là que la magie opère.
Ces fils portent une mémoire, une histoire, une âme.
Les utiliser, c’est faire le choix de la lenteur, de l’authenticité.
Je ne cherche pas la perfection. Je cherche la justesse. Et cette justesse, je la trouve souvent dans la limitation. Chaque pièce est une improvisation maîtrisée. Et c’est ce qui me plaît.
Je suis parfois qualifiée d’« artisan du luxe à la française ». Je le prends comme un compliment, même si je me méfie des étiquettes. Pour moi, le vrai luxe, c’est le temps. Le temps de choisir un fil, de composer une image. C’est le geste qui ne triche pas. L’artisanat est une résistance silencieuse à la standardisation. Il demande de l’attention, de la patience.
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panorama de la création, de l’art de vivre et de la culture en Méditerranée.
Myriam Balaÿ. Un été en Italie
Nous vous avons déjà dit tout notre intérêt pour ses tissages d’orfèvre, merveilles de bracelets faits main, fruits d’un artisanat délicat mêlant fils anciens, couleurs subtiles et esprit nature. Cet été, la nîmoise Myriam Balaÿ glisse ses bracelets textile dans les vitrines de Spazio Espanso, boutique pointue nichée derrière la Piazza Navona à Rome. On y retrouve notamment ses bracelets Cross – motifs récurrents dans son travail – qui s’exposent fort à propos dans une ville éternelle marquée par la plus récente actualité religieuse. Une partie de la collection fera le voyage jusqu’à Nardò, dans les Pouilles, pour y passer la belle saison.
ROME nous voilà ! Les LOOMs prennent la direction de Rome pour un séjour délicieux chez Spazio Espanso.
« L’Italie a toujours été une destination de choix pour les bracelets tissés de Myriam Balaÿ.
Une édition du Vogue Italie l’a même identifiée il y a quelques années comme l’une des créatrices les plus innovantes dans le domaine du tissage textile.
Pour ce printemps/été 2025, la jolie boutique Spazio Espanso située Largo Giuseppe Toniolo, derrière la Piazza Navona à Rome accueille une large série de bracelets, avec plusieurs nouveautés.
Les bracelets CROSS pourront trouver une résonance particulière avec les événements liés à la disparition du pape François et l’avènement d’un nouveau pape. Même si la croix est un symbole universel, c’est un modèle de bracelets qui est régulièrement choisi par les boutiques italiennes avec lesquelles Myriam Balaÿ travaille. Les bracelets sont en coton, lin et lurex. Certains modèles incluent une trame en fil de soie.
La gamme de couleurs évoque un printemps lumineux et plutôt urbain.
Les roses sont clairement un hommage aux gelati romaines et à certains pans de mur de la cité immémoriale, et les bleus et les verts évoquent la fraîcheur des fontaines.
Comme souvent, les boutiques romaines ont une annexe sur la côte, et une partie de la collection rejoindra Nardo pendant l’été, jolie ville située de l’autre coté de Lecce dans le talon des Pouilles. »
Les commandes se préparent.
Bracelets CROSS, NAVETTE, DISCO, ACCROCHE- CŒUR, MANCHETTE et bien sûr les LOOMS classiques.
Et dépêchez vous si vous souhaitez des Looms pour vos proches ou pour vous.
C’est maintenant … c’est ici …
Workshop life in December.
Bracelets CROSS, NAVETTE, DISCO, ACCROCHE- CŒUR, MANCHETTE et bien sûr les LOOMS classiques.
I’m working on my orders
And hurry up if you want Looms for your loved ones or for yourself.
It’s now … it’s here …
Les bracelets sautent d’un continent à l’autre, et même d’un hémisphère à l’autre, et prennent place chez METTA à Melbourne, pour ce qui s’annonce déjà comme un très bel été austral !
Sympa, je viens de tomber sur cette parution du cœur de l’été. dans la rubrique Buzz du ELLE Rhône Alpes. C’est ma région de naissance. Et cela m’a fait quelques retours, je me demandais d’où venaient ces nouveaux curieux de mon travail, j’ai la réponse.
POIGNETS D’AMOUR
Diplômée des Beaux-Arts de SaintÉtienne, la créatrice Myriam Balaÿ s’est d’abord illustrée dans le design textile, en travaillant pour des maisons de haute couture, avant de se tourner vers le tissage de bijou. Vendus dans un réseau de boutiques prestigieuses à travers le monde (Merci à Paris,
Moustique à Arles, Doinel à Tokyo…), ses bracelets Loom sont confectionnés à la main, un par un, à partir de fils de soie, lin, coton, Lurex… 80 €.
L’atelier Sukha illumine de toute sa simplicité et son élégance la création du nord de l’Europe.
Je suis heureuse et fière de faire partie de cette communauté artistique qui porte haut la flamme de l’artisanat et une entente renouvelée avec la féminité.
Le magazine anglais Selvedge est une véritable source d’inspiration dans l’univers de l’artisanat et du textile.
Ce numéro s’ouvre exceptionnellement à la culture française, et j’ai eu le bonheur d’avoir pu recevoir dans mon atelier Deborah qui a su capturer l’essence de notre échange avec justesse.
Pour une version plus longue (et en français), cliquez ici.
Deborah Eydmann in conversation with Myriam Balaÿ French multidisciplinary designer Myriam Balaÿ boasts a rich and impressive career, one which has taken her from set design to the world of haute couture via Chanel and Dior and to home textiles through Egg, Armani, and Agnès b. An accomplished photographer as well, she ventured into decorative accessories with Les Copirates before naturally returning to weaving and founding her successful handmade bracelet brand LOOM.
Balaÿ makes style look effortless. Immensely creative, she breathes, eats, and sleeps with colour, pattern, and texture. On her artisanal path, she has found balance and serenity, and it suits her well. Deborah Eydmann visited her in her beautiful workshop and home in Nîmes to talk about textile design, generosity, process, and how the quest for lightness led her to LOOM.
Deborah Eydmann: Myriam, tell us about your background. Myriam Balaÿ: I studied at the Fine Arts School in St Etienne, France. It was so liberating after a fairly traditional Catholic education. At last, I could let my curiosity and imagination run free. I’ve always made, tinkered with, and transformed things. It started with my toys, then I moved onto my mother’s wardrobe, which I reinvented by cutting, sewing, recutting and rearranging my own accoutrements. I did a lot of unweaving before I began to weave. Once I was at St Etienne, being into materials, I naturally oriented towards Industrial Design. After graduating, I settled in Paris. Through meeting people, I managed to work in theatre, TV, and film, mainly as a decorator. I was in my element. You had to make do with nothing, be reactive, and be inventive. Most of my craftwork culture comes from this melting pot.
DE: Have you always loved textiles? MB: I loved playing with clothes and creating disguises and décor in my teens. I think I recognised textiles’ transformative power straightaway. Later, I became particularly interested in Arte Povera
and the Supports/Surfaces movement. I found this same love of textiles in artists such as Anni Albers, Louise Bourgeois, and Annette Messager. They helped strengthen my idea that textiles could also be an art, an aesthetic, and an expression of a way of life.
Rencontre avec Deborah Eydmann pour le magazine Selvedge (n°119).
Référence dans le monde de l’artisanat et du textile, le magazine Selvedge est toujours un enchantement et fourmille de découvertes et de portraits soignés.
Plutôt orienté vers le monde anglo saxon, ce numéro s’ouvre à la culture française en cette période olympique où l’hexagone est au centre de toutes les attentions.
J’ai été très heureuse que cela soit l’occasion d’une nouvelle rencontre avec Déborah qui a su livrer une version fidèle de notre échange.
Si vous souhaitez la version plus courte (et en anglais), c’est par ici.
Deborah Eydmann: Myriam, vous êtes une créatrice aux multiples facettes, à la fois designer, fabricante, styliste, tisserande et photographe. Parlez-moi de votre formation et de vos premières années de carrière.
Myriam: J’ai fait les Beaux Arts de St-Étienne. Et après une scolarité dans des écoles catholiques assez traditionnelles, c’était pour moi une vraie libération. J’allais enfin pouvoir laisser libre cours à ma fantaisie et ma curiosité, qui dans mon environnement familial étaient plutôt considérés comme des défauts. Depuis toujours, je faisais des choses, créais des trucs, m’exerçais à transformer, triturer le moindre objet qui me tombait sous la main, avec mes jouets déjà, puis la garde robe de ma mère puis la mienne que je réinventais en taillant, cousant, retaillant, ré agençant mes propres accoutrements. Avant de tisser, j’ai beaucoup détissé !
C’est aussi au cours de cette période de l’adolescence que j’ai développé une pratique assidue de la photo, car je tachais de toujours garder une trace photo de mes triturations.
Une fois à l’école des Beaux Arts, en plus de la photo, j’ai été initiée à toutes sortes d’approches, de techniques et de matériaux.
Il y avait deux clans à cette époque parmi les étudiants, les conceptuels et les faiseurs.
Bien sûr, j’étais du coté des faiseurs et de la matière. Les beaux arts venaient de créer le département Design, l’un des pionniers en France, et qui est devenu une référence européenne, avec la création de la cité internationale du Design. Et j’ai assez logiquement orienté mon diplôme vers le design d’objet industriel.
Je garde un souvenir fort de cette époque et de ma vie d’étudiante.
Avec mon diplôme en poche, je me suis installée à Paris. Je venais juste de rater le concours des Arts Décoratifs (une seule place attribuée sur plusieurs milliers de candidats, et c’est un jeune étudiant appelé à devenir célèbre qui l’a eu : Ronan Bouroullec !). Là, sans doute pour rompre avec la solitude parisienne, j’ai recherché d’abord le travail en équipe, et j’ai pu intégrer, au gré des rencontres, des projets en télévision, cinéma et théâtre, principalement en tant que décoratrice. J’ai connu les dernières heures parisiennes de la SFP, où j’ai participé à la construction de nombreux décors, puis le déménagement dans les locaux plus fonctionnels mais sans âme de Bry-sur-marne. J’étais dans mon élément, c’était très varié, vivant, intense, il fallait se débrouiller d’un rien, être réactif, inventif, rigoureux. Ma culture artisanale s’est faite principalement ici, dans ce creuset.
Chaque fois que je le pouvais, j’essayais de placer du textile sur mes décors. Mais évidemment je devais respecter les cahiers des charges et les nombreuses contraintes. Et le textile est souvent le parent pauvre, à cause des normes exigées dans le spectacle ou en audio visuel.
En tout cas, j’étais très copine avec les costumières et j’ai gardé quelques solides amitiés de cette époque, qui a quand même duré 7 ou 8 ans. C’est d’ailleurs une des costumières de l’opéra Bastille – Marie Cesari – qui a crée ma robe de mariage !
DE: Avez-vous toujours aimé le textile ?
MB: Oui, d’aussi loin que je me souvienne. Enfant et jusqu’à l’adolescence, bien sûr, en jouant avec les vêtements, en créant des déguisements et des décors. Je crois que c’est çà que j’ai tout de suite reconnu et apprécié dans le textile, son haut pouvoir de transformation. On peut dire que le textile se prête au jeu, le textile est joueur. D’un bout d’étoffe, tu fais un costume, et pour créer la scène, le personnage, l’imagination fait le reste.
Et plus tard, en me tournant vers l’univers de l’objet et aussi en découvrant l’histoire de l’art. J’étais particulièrement intéressée par l’Arte Povera et le mouvement artistique Supports/Surfaces qui introduisent le textile dans les œuvres comme élément brut et qui mettent sur le même plan le matériau, le geste créatif et l’œuvre finale. J’ai suivi la mode des années 80 avec une passion dévorante pour les nouvelles générations de stylistes créateurs comme Gaultier, Marithé et Francois Girbault, mais aussi les pionniers comme Courrège. Je faisais des collages en découpant les revues. Aujourd’hui, j’ai un peu décroché du monde de la mode même si certains créateurs continuent de m’intéresser.
J’ai retrouvé chez certaines artistes ce même amour du textile comme Annie Albers (et plus généralement tout le Bauhaus), Louise Bourgeois, Annette Messager. Avec elles, je me renforçais dans l’idée que le textile pouvait aussi être un art, une esthétique et l’expression d’un mode de vie.
Durant notre période anglaise, nous avons par exemple été impressionnés par la présence du textile comme art avec une vraie reconnaissance et un vrai réseau pour promouvoir ce travail, ce dont Selvedge porte d’ailleurs le témoignage.
Je me rappelle d’une expo au Barbican avec des « textile artists » très intéressants, souvent des femmes autant que je me souvienne.
Et bien sûr, de manière tout à fait convergente, tous les textiles et les artisanats du monde, m’intéressent, notamment les textiles japonais, indiens, africains. Je peux admirer et être émue par des pièces crées par un tisserand anonyme des bords du Nil au XIIIeS comme celles présentées dans la fabuleuse David collection à Copenhague. Ou par un tissu tombé du métier le matin même et que je vais découvrir au fin fond d’une boutique de la médina de Marrakech.
Je voudrais ajouter que je suis originaire d’une région avec une grande tradition textile, cela explique peut-être aussi ma passion pour le textile. La famille paternelle de mon mari était dans cette industrie de la soie stéphanoise, et je conserve quelques archives fabuleuses dans mes malles. Ce sont principalement des rubans, avec des matières et des coloris comme on n’en fait plus. De temps en temps, j’ouvre la malle et je me prends un bon shoot d’inspiration !
DE: Je crois que l’Inde occupe une place particulière dans votre cœur. Quand y avez-vous voyagé pour la première fois et comment vos expériences ont-elles influencé votre créativité ?
MB: Nous sommes allés pour la première fois en Inde au milieu des années 90. C’était dans le cadre d’un travail de repérage pour un film documentaire sur la danse. J’ai tout de suite était frappée par la beauté des femmes et leurs saris, qui, avec les quelques bijoux en or qu’elles portent sur elles, peuvent représenter toute leur fortune.
Je me suis mise à courir les boutiques, les ateliers, les musées. Tout ce que je découvrais m’enchantait. Là bas, le textile était vivant, partout, on pouvait rencontrer des artisans travaillant dans la rue même. Vivant, et fascinant de possibilités entrevues.
Dès mon retour en France, j’avais déjà le projet d’un nouveau voyage, cette fois autour de la création textile.
Lors de ce deuxième séjour à Chennai (qui s’appelait encore Madras), nous avons eu la chance de rencontrer une famille de tisserands, qui nous ont ouvert leur foyer et partagé leur savoir-faire pendant plusieurs mois. Armés de détermination et de passion, nous avons investi dans un métier à tisser la soie, qui a voyagé en pièces détachées depuis Bangalore, et avons sélectionné avec soin les fils et les teintures pour donner vie à notre vision.
Chaque pièce était comme une sorte d’accomplissement en soi ; de grandes dimensions et imprégnées d’un travail spécifique sur la couleur, la matière et les techniques anciennes que nous avions retrouvées auprès du Weaving Service Center, institution incontournable pour ceux qui s’intéressent au patrimoine textile indien.
Cette période de recherche était à la fois exaltante et immersive, nous ne quittions l’atelier que pour aller sur la plage choisir les poissons qui composaient les menus du jour.
Les rouleaux de fil multicolores étaient mis à sécher sur les branches des petits arbres du jardin.
Je m’occupais de la peinture sur chaine, rendue ivre dès le matin par les vapeurs chimiques.
De temps en temps, des enfants venaient nous rendre visite et se tenaient dans un coin de l’atelier, se demandant probablement quel but pouvait poursuivre une étrangère en s’escrimant ainsi, jusqu’à finir par ressembler à celle qui lui inculquait les bases de son art : Prasita ! Du dehors, on entendait le bruit de la navette manipulée avec dextérité – quand c’était elle, – et plus maladroitement quand c’était moi, – du matin au soir…
Au retour, nous avons fait une exposition à Paris et avons pu présenter nos créations à diverses personnes qui nous ont ouvert de belles opportunités, notamment en nous encourageant à partager notre travail à Londres. Là-bas, nous avons été accueillis avec enthousiasme, en raison même de la culture textile qui y prédomine, et la reconnaissance accordée à la création, chose qui n’existe pas ou très peu en France.
Je tiens à souligner la rencontre avec Maureen Doherty (Egg), récemment disparue, qui a été décisive. Maureen nous a vus arriver avec nos pièces enveloppées dans nos grandes toiles de jute et elle s’est prise d’affection pour nous, allant jusqu’à nous offrir un bureau dans ses beaux locaux de la Kinnerton street et nous présenter son réseau. Nos années anglo/indiennes ont été illuminées par sa générosité et son regard. David Champion, autre grand personnage qui a beaucoup compté pour la réception de notre travail, ne s’était pas trompé en nous présentant à elle.
C’est ainsi que j’ai eu la chance de vendre mes pièces pour des lieux et des clients prestigieux comme Armani Home ou la boutique Voyage, tout en recevant des commandes pour de nouvelles collections.
Au fil du temps, notre projet a pris de l’ampleur, et lorsque je n’étais pas sur place à l’atelier, j’ai organisé un système avec notre tisserand pour continuer à répondre aux commandes. À l’aide de sketchs détaillés, d’un anglais spécialement inventé pour l’occasion, et du seul fax du quartier (je parle bien d’une époque d’avant l’Internet !), nous avons réussi à maintenir une collaboration florissante.
À la naissance de ma première fille, j’ai dû mettre en pause notre aventure. Être loin de la production en Inde n’avait plus de sens pour moi, il y avait aussi les lourdeurs administratives, la lassitude à gérer une entreprise, et je crois aussi que les quelques centaines de pièces produites m’avaient en quelque sorte rassasiée.
Mais cette histoire indienne (anglo/indienne devrais je dire) et le son de la navette dans le petit jardin multicolore vibrent toujours fortement en moi.
C’est pourquoi je tiens à continuer à présenter les quelques grandes pièces qui me restent de cette période, elles sont intemporelles pour moi, je continue d’y puiser beaucoup de l’émotion et de la fascination que j’y ai ressenti en les créant. C’est cela que je veux partager en continuant à les vendre.
DE: Était-ce votre première rencontre avec le tissage ? Avez-vous eu le coup de foudre, et si oui, pourquoi ?
MB: Oui, je n’avais jamais tissé auparavant. J’avais entrecroisé de la matière, mais jamais développé tout un processus de création, depuis le sketch, le choix de l’outil, la formation sur l’outil, le choix des matériaux, des fils, la production proprement dite puis tout le travail de diffusion.
Je ne parlerai pas de coup de foudre, je dirai plutôt que cela allait de soi, comme une découverte de quelque chose déjà présent en filigrane. J’avais cette envie, cette énergie, ce lien particulier avec le textile. Je me suis laissée allée dans cette pratique très satisfaisante pour moi : le tissage est un superbe outil de création.
Et c’est aussi une école de patience.
Avec Prasita, la tisserande indienne qui m’a formée, j’ai tout de suite compris que le tissage, c’était du temps. Un geste et du temps.
Nul autre mieux que Kabir, le tisserand mystique de Bénarès, n’exprime cela, dans ce poème qui est toujours quelque part sur le mur de mon atelier :
” Qui n’a percé à jour le secret de ce tisserand ? Il est venu dans le monde pour y tendre sa trame : Entre la terre et le ciel, il a fixé son métier, de la lune et du soleil il a fait ses deux navettes.
Il a pris mille fils dans toute leur longueur, Jusqu’à ce jour, il est à son travail, mais que c’est dur et long ! Dit Kabir, par le joint du karman, Il tisse bon fil et mauvais fil, l’habile tisserand !”
KABIR – bijak Ramaini 28.
AU CABARET DE L’AMOUR
DE: Parlez-moi de vos grands tissages abstraits IKAT, qui ont connu un grand succès dans le monde de la décoration d’intérieur. Avez-vous aimé travailler à cette échelle et pourquoi avez-vous décidé de passer à autre chose
MB: Avec ces grandes pièces, je suis allée dans le sens du métier, en respectant la géométrie de la chaine et la trame. J’ai travaillé dans les possibilités de l’outil, notamment pour les largeurs, sans fonction vraiment préétablie.
L’idée essentielle était de faire des pièces finies, et non du tissu au mètre, et que chaque pièce soit l’expérience d’une totalité et d’un engagement. La fonction a été déterminée après.
Ce qui était important, c’était de faire ces pièces, de passer du temps à les faire, comme un champ d’expérimentation libre, en faisant feu de tout bois.
Kabir sait que le tisserand tisse les bons avec les mauvais jours. En m’inspirant de lui et de sa vision (le jour et la nuit, le bon et le mauvais : ensemble), dont on peut faire physiquement l’expérience dès que l’on s’attelle à la tache, j’ai toujours cherché à travailler les contraires ou les polarités dans mon approche du tissage.
Par exemple, j’aime que sur une même pièce on trouve un sens du détail et du raffinement très poussé en même temps que quelque chose de très brut.
J’ai poussé ce principe dans toutes les directions : le mélange de matières comme la soie et le lin, ou même le papier, ou les effets de moirage, normalement réservés aux tissus précieux, obtenus sur des fibres naturelles comme le jute.
Dans le même ordre d’idée, j’accueille l’accident comme une possibilité de création, je ne cherche pas à lisser le travail, et une certaine granularité n’est pas faite pour me déplaire.
Sur certaines séries, j’ai joué avec les dimensions et les motifs. Ainsi j’ai fait une série dont les motifs verticaux et horizontaux reprenaient les proportions d’un visage humain (yeux, nez, bouche, oreille). Exactement comme certains masques africains peuvent tendre vers une forme d’abstraction. J’ai d’ailleurs appelé cette série, « Les masques ». L’une de ces pièces a gagné le grand prix de la SEMA (Société d’encouragement aux métiers d’art).
Pour ces grandes pièces, je me suis intéressée à la couleur, chaque pièce étant l’occasion d’explorer une palette, depuis le naturel (sans ajout de peinture) jusqu’à des jeux assez tranchés de couleurs primaires.
La principale redécouverte tenait à la peinture sur chaine, où je n’utilisais pas de fil teint, mais des matières naturelles, coton, jute, lin, peintes directement au pinceau sur la chaine tendue, technique ancestrale.
Quelle que soit la pièce en cours et les intentions plus ou moins affirmées, le bonheur a été de faire, juste faire. Et une fois la pièce faite, tourner autour et s’amuser à voir comment la transformer pour lui trouver une fonction minimale. C’est ainsi que j’ai imaginé ces grandes bandes latérales, qui sont comme des retombées, si on les place sur un lit ou un canapé, ou 2 ailes un peu disproportionnées si on les met en tenture.
Je trouve que là où elles fonctionnent le mieux, c’est justement en dehors de toute fonctionnalité, en wall hanging. Je sais que l’un de mes clients/collectionneurs utilise sa pièce pour s’en envelopper comme d’une couverture lorsqu’il part camper.
Bref, on retrouve la grande liberté, la malléabilité intrinsèque du textile, y compris dans sa fonction et sa destination.
Ces grandes pièces m’ont permis d’expérimenter tout cela.
DE: Fin 2014, vous vous êtes lancée dans une nouvelle aventure avec la création des bijoux textiles artisanaux LOOM. Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de miniaturiser vos tissages et quels outils et techniques utilisez-vous ?
MB:En effet, les LOOM sont comme les grandes pièces en miniature. J’ai commencé à les créer à un moment de ma vie où je voulais retrouver une forme de légèreté et d’autonomie après plusieurs périodes professionnelles passionnantes mais assez éreintantes.
Et j’ai commencé à tisser, en retrouvant tout de suite les modalités que j’avais développées avec les grandes pièces : le brut et le précieux, la couleur, le mode artisanal où tu peux t’absorber dans une pratique quasi méditative.
Ce projet de bracelets tissés et de bijoux textiles me permettait de prendre un peu plus ma place dans ce monde artisanal où le geste et le regard travaillent ensemble, sans parasitage, et où l’on l’est très connecté à sa clientèle.
Cela m’a fait un bien fou. Avec de simples bouts de textiles, je renouais avec plein d’aspects de ma vie, une énergie que j’avais un peu laissée de coté. Magie du tissage, magie du lien, c’est là dedans que j’étais quand je m’y suis mise avant même de me rendre compte que j’étais tout bonnement en train de tisser des bracelets… Au début, je ne savais pas ce que je tissais, je tissais, c’est tout, et cela me suffisait.
J’ai commencé à montrer ces tissages sur les réseaux et j’ai eu la chance que ce travail soit tout de suite repéré. A ce moment là nous étions très peu en France à créer des bracelets tissés, et la présentation de ma première collection lors d’une fashion week qui s’est tenue dans la boutique Mercia marqué le point de départ d’une nouvelle aventure qui me tient encore 10 ans après.
Peu après la présentation chez Merci, j’ai crée mon eshop, et de nombreuses boutiques ont manifesté leur intérêt. Il a fallu faire des choix.
A plusieurs reprises, je me suis posée la question de me développer et de monter un atelier pour répondre à la demande croissante.
Mais en interrogeant ma pratique, j’en suis toujours revenue à ce qui m’importait le plus : préserver cette forme de légèreté, cette autonomie, cette qualité de travail, ce rythme proprement artisanal qui est aussi une façon de se tenir dans le monde. Sans oublier la qualité des relations et des échanges avec les clients qui sont tellement précieux dans ces métiers.
D’un point de vue technique, je suis sur des créations voulues comme très simples. Pour reprendre une expression qui vient de la musique, je dirai que je suis sur du tissage populaire, pas sur du tissage savant.
Je privilégie le travail sur la couleur, les textures.
Pour les motifs, j’ai un répertoire volontairement restreint, qui va dans le sens de la légèreté recherchée, ce que d’aucuns peuvent décrire comme du minimalisme. J’ai toujours cette prédilection pour le motif de la croix, récurrente notamment dans mes premières collections.
Cette croix correspond à la toute première pièce que j’ai tissée avec Prasita en Inde.
Je travaille sur mon propre métier que j’ai fabriqué à mes mesures, pour qu’il corresponde à ma gestuelle, ce confort est la moindre des exigences quand on passe toutes ses journées à répéter le même geste.
DE: Près d’une décennie plus tard, les bracelets LOOM sont présents dans des boutiques prestigieuses du monde entier et le nombre de revendeurs ne cesse de croître. Comment gérez-vous la demande en tant qu’artisan « lent » et pourquoi pensez-vous que vos modèles uniques, tissés à la main, sont si populaires ?
MB: Pas tout à fait, je cherche à limiter le nombre d’interactions. Je sais que mon temps n’est pas extensible. Donc effectivement je choisis les lieux et les projets avec lesquels nous partageons au minimum une vision du travail artisanal et un respect de la création.
Dès que je sens qu’il y a méconnaissance ou une compréhension biaisée de la dimension artisanale, je préfère couper court.
J’ai eu quelques déconvenues, mais finalement très peu, et je préfère de toute façon retenir les belles rencontres avec les boutiques et les clients particuliers, certains étant devenus des amis au fil du temps !
Par rapport aux boutiques, je dirais que le travail en confiance est l’une des conditions nécessaires pour une production artisanale de qualité.
En effet, il faut que l’artisan puisse être soutenu dès l’amont afin de pouvoir travailler de façon sereine.
C’est un peu comme un pacte que je passe avec mes boutiques, et au bout de quelques temps, nous nous connaissons bien et chacun peut avancer les yeux fermés.
Pour la deuxième partie de la question, je pense que les LOOMs ont rencontré ce succès par leur simplicité, et les gens reconnaissent le travail et le soin qu’une telle simplicité implique.
DE: Votre créativité ne connaît pas de limites Où puisez-vous votre inspiration pour de nouveaux modèles et de nouvelles commandes ?
MB: Le travail de création n’est pas un travail justement, je me nourris de tout. Mes voyages, mes sorties dans les musées ou les expos, des pensées, des sensations, des émotions, la vie quoi !
Le travail vient après, dans l’atelier, où j’accumule toutes sortes de matériaux et d’essais, tout en continuant à suivre le sillon artisanal.
Le fait de travailler tous les jours sur le même projet permet d’aller vraiment loin dans le détail et la délicatesse du processus. Parfois, je fais de toutes petites modifications qui à un moment ouvrent une autre piste et font basculer tel ou tel modèle vers complètement autre chose. C’est comme un travail qui s’engendre lui-même, par petites touches ou ruptures franches. Être à l’écoute de son travail, c’est ce que permet le tissage : patience et écoute, c’est comme la chaine et la trame de cet artisanat.
J’apprécie également de pouvoir répondre à des demandes spécifiques. Ainsi un client peut repérer un modèle et suggérer d’autres couleurs. Je lui fais alors une proposition dans ma gamme de couleur. C’est comme du prototypage, et la plupart du temps, j’introduis ce nouveau modèle dans mes collections.
Ces collections sont aujourd’hui au nombre de 9.
Dans mon idée, faire une telle répartition par collection doit permettre aux clients de pouvoir choisir plus facilement parmi de grands axes de création : les NAVETTES sont les derniers sortis de l’atelier ce printemps, avec un format particulier et un fermoir tout textile, les BRINDILLES sont des bracelets de petite dimension qui se présentent comme des liens, les ACCROCHE-CŒURS jouent sur la texture, les CROSS reprennent mon motif favori, les DIAGONALES permettent de sortir de l’angle droit, les MANCHETTES répondent à un autre format et peut-être d’autres usages, plus habillés, les DISCO sont pop ! et bien sur les LOOM, qui sont comme les génériques de tous les autres, et le premier nom que j’ai choisi (qui a d’ailleurs été abondamment repris).
DE: Quels matériaux utilisez-vous et où les trouvez-vous ?
MB: Je déniche mes fils un peu partout. Comme je suis sur une faible production, je n’ai pas de grosse contrainte pour sécuriser ma production. Je suis plutôt comme une collectionneuse, je multiplie les provenances. En France, en Europe. Dès les beaux jours, je fréquente les marchés aux puces où il m’est arrivé de chiner des merveilles. Et j’ai bien sur mes adresses secrètes …
Et comme je garde la dimension de recherche au cœur de mon travail d’atelier, je fais aussi du tissage expérimental, avec du papier ou des matériaux plus inattendus comme de la bande VHS, en variant également les supports et les surfaces. Je montre peu cette partie de mon travail et je ne la vends pas, mais c’est comme une liberté que je m’accorde, une respiration, pour mieux revenir dans mon sillon artisanal… DE: Votre amour sincère de la couleur, des motifs et des textures transparaît dans chacune de vos créations textiles faites à la main, qu’elles soient petites ou grandes, tout comme votre talent pour le stylisme et la photographie. Vous travaillez à domicile et en déplacement. Seriez-vous d’accord pour dire que la créativité est vraiment un mode de vie ?
MB: J’essaye de faire les choses au moment où j’en ai envie, et tant mieux si c’est apprécié autour de moi. Je ne calcule pas trop. Je crée, je vis, pour moi c’est indissociable.
Vive le tissage, vive la création, vive l’artisanat, vive la vie !
Je suis heureuse d’être présente chez Moustique depuis les toutes premières saisons et d’apporter ma contribution à leur belle initiative qui fait rayonner la création dans le sud de la France et bien au delà.
Pour cet été, une nouvelle collection de mes bracelets tissés en textile vous y attend.